Cinq questions à Gabriel Kuhn par le site Eldiego

Publié le par Rino

Extrait de l'article "Occupy FIFA: el fútbol anarquista" lu sur le site argentin Eldiego - Fév. 2013 - (traduit par nos soins - SeLdC).

Auteur de Soccer vs The StateGabriel Kuhn est ancien joueur semi-professionnel de deuxième division autrichienne. Diplômé de philosophie, il a notamment travaillé sur le post-structuralisme. Il se politise au sein du Mouvement autonome allemand de la fin des années 80, imprégné de contre-culture anarchiste, d'antifascisme radical et d'action directe.

Il a aussi collaboré et collabore toujours à divers projets éditoriaux, journaux ou revues liés au courant anarchiste. Il est l'auteur d'un ouvrage sur la piraterie, Life under the Jolly Roger.

 

Dans ton livre, tu écris qu'aux alentours de tes 18 ans tu rêvais encore d'attirer l'attention d'un club de première division, même si ton activisme politique commençait déjà à se dessiner. Comment as-tu vécu cette transition de footballeur à militant?

Mon contact avec la politique date de mes 16 ou 17 ans. Je m'intéressais aux questions relatives à la démocratie et à l'injustice sociale... Ce qui a d'abord commencé à créer des tensions en moi et m'a amener à questionner mon rôle. Avec la gauche, je découvrai les arguments contre le football, notamment par rapport à la compétition, à l'aspect commercial ainsi qu'à la culture sexiste et raciste qui, bien qu'elle continue d'être un problème, l'était beaucoup plus avant. En tous cas, avant, je m'en accomodais. Le principal obstacle auquel j'ai été confronté a été mon incapacité à avoir de l'influence sur certains aspects depuis l'intérieur du milieu du football. Par exemple, le fait que beaucoup de personnes mal intentionnées, particulièrement dans la sphère semi-professionnelle de la deuxième division autrichienne, qui n'avaient rien à voir avec le jeu, exerçaient une grande influence. De plus, ça ne m'attirait du tout de jouer toute ma carrière en deuxième div'. Si le militantisme et mes idées politiques ont influencé ma décision d'abandonner le foot, elles ne furent pas un élément décisif.

Tu fais beaucoup référence à la culture autoritaire, sexiste et hiérarchique des groupes ultras. Pourtant, les ultras d'Al-Alhy en Egypte par exemple, une équipe qui selon toi a été un relais important dans l'affirmation de la fierté africaine sous le colonialisme européen, jouèrent un rôle fondamental dans la révolution qui mit fin à la dictature de Moubarak. Comment analyses-tu l'action de ces groupes qui peuvent incarner le pire du jeu comme la violence, mais en même temps être partie prenante d'un événement politique et social majeur qui traverse la société?

Je comprends que quelqu'un puisse être fou de foot, de la même manière que je comprends ceux qui écrivaient en 1920 un bulletin disant que le football est un éxutoire permettant d'échapper un moment aux problèmes de la vie quotidienne. Alors je me dis, pourquoi ne pas plutôt s'organiser politiquement pour tâcher de résoudre ces problèmes? Je comprends les deux postures et ce que j'essaie avec ce livre c'est de voir si nous pouvons trouver quelque chose entre le fanatisme du football commercial d'aujourd'hui et l'organisation politique. Al-Ahly est bien entendu un exemple marquant et avec les conséquences de leur action dépassent largement la sphère du football. Je ne me sens à l'aise ni avec la défense du territoire et l'esprit de clocher des ultras ni avec sa culture de la fanfaronnade, mais il est certains que ce sont des organisations autonomes puissantes qui dans certaines situation de conflit social comme en Egypte finissent par tenir un rôle important dans la révolution. Cela est dû au fait qu'elles ont une expérience cruciale de la confrontation aux autorités.

Les stades de football ont l'habitude d'être un lieu propice pour les expressions du mécontentement politique ou social. Dans Soccer vs The State tu parles des exilés argentins qui, durant la dernière dictature, profitaient des rencontres amicales de la Sélection nationale en Europe pour exhiber des banderoles contre la junte militaire et alerter le monde au sujet de la torture et des disparitions. La construction de stades en forme de complexes commerciaux, comme la Friends Arena en Suède, n'a-t-elle pas vocation à éliminer ou réduire les manifestations politiques au coeur des tribunes?

Il y a peu, lors d'un match de première division de Suède, quelques fans ont montré une banderole inoffensive demandant la libération d'un journaliste suédois d'origine érythréenne emprisonné en Erythrée sans avoir été dûment jugé. Le club local reçut une amende de la Fédération pour n'avoir envoyé personne retirer la banderole. Un des seuls aspects positifs que peuvent avoir ces nouveaux stades dans lesquels on ne plus suivre les matchs debout, c'est que cela permet une évolution de la culture du foot avec une plus forte présence des femmes dans les tribunes qu'avant. Pourtant, je ne pense pas que pour que le foot plaise plus aux femmes il faille construire des centre commerciaux dans les stades. Ces nouveaux stades ont aussi matérialisé une forte division sociale, spécialement en Angleterre, où pour une grande majorité de la classe des travailleurs aller au stade est devenu trop cher. 

Pour revenir à la question des manifestations politiques dans les tribunes, le militant allemand Gerd Dembowski dit dans le livre qu'un des principaux intérêts politiques du football est le fait qu'il n'existe pas d'évenement qui regroupe autant de gens chaque semaine. C'est pour quoi, je crois toujours dans le grand potentiel du militantisme politique dans les stades.

Dans le livre tu cites un comédien allemand qui dit que le football est comme la démocratie: vingt-deux personnes y jouent et des millions le regardent. C'est une comparaison intéressante qui rejoind un des concepts majeurs qui a émergé de la crise financière: le "Nous sommes les 99%". Ne pourrait-on pas étendre cette idée au foot? Etant donné que les clubs riches sont de plus en plus riches et les clubs pauvres, de plus en plus pauvres.

Je pense qu'il est important de regarder de près ce qui est en train de se passer dans le foot ball professionnel et réfléchir à comment on pourrait le changer. Cependant, ce qui m'intéresse dans le football en tant que jeu est aux antipodes de sa version professionnelle. Simplement parce que la façon de jouer et d'expérimenter le football des 99% d'entre nous est un monde complètement distinct de celui dans lequel joue le 1% que nous voyons à la télévision.

Le socialiste italien Gianni Brera disait que le catenaccio exprimait l'éthique de l'effort de la classe laborieuse. En revanche, l'argentin Cesar Luis Menotti a toujours soutenu que le "beau jeu" constituait l'identité d'un football de gauche. Qui a raison?

(Rires) C'est une bonne question, bien que je crois que la discussion en elle-même à ce sujet est plus intéressante que prendre parti pour une de ses deux positions. Il est possible que ce débat n'ait rien à voir avec le football, mais ce qui est important c'est que ça peut permettre de réfléchir aux questions de classe dans le sport.

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