Petite histoire sociale du catenaccio (partie I): "Serrer les rangs et les coudes"

Publié le par Rino D

"- Demain, que le meilleur gagne.

- Nous espérons que non."

Nereo Rocco, entraîneur de la modeste équipe de Padoue qui s'apprête en 1956 à recevoir la grande équipe de la Juventus de Turin, répondant à un journaliste.

L'équipe de Padoue (saison 57-58)

 

On associe souvent le catenaccio à l'italo-argentin Helenio Herrera, parce que sous ses ordres l'Inter de Milan du milieu des années 60 a été la meilleure équipe du monde. Il n'en fut en réalité qu'un "interprète" comme cela a déjà été écrit. Une sorte d'interprète contre nature, car le catenaccio est un système de jeu d'équipe d'en-bas, de résistants.

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Serrer les rangs et les coudes

La défense: l'apanage des "moins riches" et des "moins forts"

On doit la première expérience pratique du catenaccio, littéralement le "verrou" en italien,  à Nereo Rocco, alors entraîneur de Padoue de 1953 à 1961. Après avoir fait monter le club de Série B en Série A en 54-55, son équipe atteint une troisième place en forme d'exploit lors de la saison de Calcio 57-58. D'autres verront de meilleurs symboles du catenaccio en Foni ou en Herrera qui ont gagné des titres en basant le jeu de leur équipe sur ce système. Mais c'est le Nereo Rocco entraîneur de Padoue qui incarne le mieux les valeurs originelles du catenaccio.

Nereo Rocco, surnommé jusqu'à la fin de sa carrière "il paròn", le patron.

Nereo Rocco a conscience du potentiel de son équipe, de toute évidence moins armée que les autres. Il met alors en place un système consistant en un bloc-équipe bas et regroupé, qui mise sur la solidité défensive. Entraîneur de l'équipe de la Triestina à la fin des années 40, il avait déjà expérimenté avec succès un système de jeu inspiré du "verrou" de l'autrichien Karl Rappan. Alors qu'à l'époque on défendait à trois, l'idée consistait à enlever un milieu de terrain pour placer un joueur, libéré du travail du marquage, décroché derrière la défense. Ce joueur qu'on appelera un peu plus tard le "libero" (ou le "sweeper" pour les anglais), est une invention de Rappan, alors sélectionneur de l'équipe nationale suisse, lors de la Coupe du Monde 1938, en France. La Suisse de Rappan y éliminera la sélection de l'Allemagne nazi (1-1 puis 4-2 lors du match rejoué), qui n'envisageait sûrement pas un tel affront, face à un adversaire réputé beaucoup moins fort. Karl Rappan explique cette innovation tactique par "le terrible état d'infériorité par rapport à ses voisins" dans lequel se trouvait alors son équipe. "J'étais certain que ma tactique nous rendrait moins dépendant de la qualité des individualités" appuyait-il alors.

Les équipes moins armées ont alors un exemple tactique qui leur offre une chance de déjouer la loi du plus fort. Et une praxis: la solidarité collective. Voilà un contre-modèle au recours aux individualités pour s'en sortir. La défense est alors encore un domaine en chantier dans le football. Ce collectif soudé qu'exige le système défensif de Rappan, va baser son jeu dessus. Rappan a cette idée révolutionnaire de renforcer cette zone, pour stabiliser son schéma de jeu. En resserant les espaces derrière, son équipe se donne alors les moyens de tenir et résister.

Le rôle de ce joueur décroché, qui n'est pas encore appelé libero, est de créer une sécurité défensive supplémentaire, en forme de couverture. Dans un système de jeu basé sur une défense positionnée très bas, marquer des buts devenait une tâche plus compliquée pour l'adversaire. Ce système ne prétend pas nécessairement contester la possession de balle à des équipes intrasèquement mieux armées. Il mise plutôt sur la solid(ar)ité collective, et ce bloc équipe plus compact et plus bas, pour rendre cette possession stérile. 

Un exemple de catenaccio en 5-4-1 (ou 1-4-4-1)

Comme on le comprend, le catenaccio s'inscrit dans donc une histoire. Des systèmes de jeu ultra-défensifs avaient déjà été mis en place avant. Il est le fruit d'une révolution progressive dans un football où le système du WM (sorte de 3-2-2-3) était alors quasi universel.

Outre le "verrou suisse", le "béton" du Stade Français coaché alors par un certain Robert Accard, est aussi mentionné comme un ancêtre du catenaccio. Accard base son système défensif sur un marquage serré et individuel, qu'on retrouvera plus tard dans le "verrou" suisse puis dans le catenaccio. Comme cela a été évoqué plus haut, c'est à Rappan qu'on doit l'idée de décrocher un joueur derrière la ligne de trois défenseurs dans un 1-3-3-3, pour l'époque, aussi farfelu que novateur.Ce système, passé à la postérité de manière discrète, a, ni plus ni moins, posé les bases tactiques du catenaccio qui sera perfectionné en Italie, à partir de la fin des années 40. Outre Rocco, on peut compter dès cette période, sur deux autres adeptes italiens de l'organisation ultra-défensive. Giuseppe Viani, dit Gipo, entraîneur de la Salernitana de 1945 à 1948, et qui donnera son nom au "vianema" qui immortalise le jeu défensif pratiqué sous sa houlette; ainsi qu'Alfredo Foni qui à la tête de l'Inter Milan ramènera deux scudetti consécutifs en 52/53 et 53/54. Cet Inter, se basant sur une défense hermétique évoluant devant celui qu'on considère encore comme le premier véritable libero de l'histoire du Calcio: Ivano Blason, joueur que Nereo Rocco avait aussi eu sous ses ordres lors de l'épopée de Triestina (saison 46-47).

Détournement et reprise en main bourgeoise

Les réussites régulières de Nereo Rocco et de son catenaccio, à la tête d'équipes outsiders ont achevé de convaincre certains dirigeants de grands clubs de recourrir à ce système. La dernière grande équipe italienne était alors le "Grande Torino" qui, de 1946 à 1949, remporta quatre titres de champion consécutifs en pratiquant un football offensif. Cette génération faisait alors office de référence en terme de style de jeu. Mais l'intégralité de l'équipe périt en 1949 dans un accident d'avion, aussi appelé "Tragédie de Superga".

Orphelins de cette référence, c'est ainsi qu'apparaîssent des sortes d'"interprètes contre-nature" du catenaccio. A savoir certaines artilleries lourdes du Calcio comme le Milan AC ou l'Inter d'Helenio Herrera. Nereo Rocco, en devenant entraîneur du Milan AC en 1961, a importé le système qui lui permettait de résister aux équipes plus fortes quand il dirigeait les équipes d'outsiders qu'étaient Triestina ou Padoue. Et l'a transposé chez les rossoneri. Même s'il va lui permettre de connaître une période riche en titres, le Milan AC sortait d'une décennie faste. Avec plusieurs titres de champion d'Italie à la clé (51, 55, 57 et 59) ainsi qu'une finale européenne en 1958, c'était déjà une place forte du football italien. Fort de cet héritage récent, Rocco poursuivra l'élan apportant en plus au club son premier titre européen des Clubs Champions en 1963. Quant à Herrera, il reste, aujourd'hui encore, l'emblème favori des thuriféraires du catenaccio, par son adaptation qui a mené son équipe au sommet du Monde. Coach du club phare de la bourgeoisie lombarde qu'est l'Inter, il a remporté trois scudetti, deux fois la Coupe d'Europe des Clubs Champions et deux fois la Coupe Intercontinale, entre 62 et 66.

Là où les équipes cadenassaient derrière en espérant exploiter une faille chez un adversaire plus puissant dans beaucoup de domaines, Herrera, qui avait un des effectifs très talentueux et fourni en individualités brillantes, a perfectionné le schema du catenaccio par un usage méthodique de l'arme de la contre-attaque. Avec les joueurs pour, la mise au point de la contre-attaque est une amélioration conséquente de l'efficacité offensive du catenaccio. C'en est une évolution logique et caractéristique de son appropriation "bourgeoise".

Le pire, si on peut s'exprimer ainsi, c'est que c'est cette adaptation qui est passée à la postérité comme la marque de fabrique du football italien. C'est ce modèle qui représente aujourd'hui le catenaccio dans l'imaginaire collectif. Ces victoires 1 à 0 grattées en ayant donné l'impression de subir, qui ont laissé dans la mémoire l'image déformée d'un système de jeu qui dans sa version originale donnait aux équipes les plus faibles des armes et une tactique de défense. Où était défendu que l'organisation et les valeurs collectives étaient la seule voie possible pour espérer vaincre un adversaire plus fort.

 

 

 

 

 

 

Publié dans Football, Tactique

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