Javi Poves ou les voyages d'un déserteur du football spectaculaire-marchand

Publié le par Rino D.

"Même si on veut être contre le football, on n'y échappe pas. Les gens le savent bien, même les antisistema. Tu vas dans une réunion de "keupons", ils s'arrêtent pour regarder le foot, même si tout le monde sait très bien que ça n'existe que pour endormir la population."

Une des considérations sur le football de Javi Poves

En août 2011, Javi Poves alors footballeur professionnel du Sporting Gijón, annonce son retrait du monde du football et la rupture de son contrat. Les médias spécialisés et la presse s'emparent de l'événement, et font connaître Javi au-delà des frontières de la Liga espagnole et de la modeste équipe de Gijón dans les Asturies, une des provinces les plus pauvres de la péninsule. Quand il décida de mettre un terme à sa carrière, son discours, lucide et très militant, contre ce monde du football professionnel avait été largement relayé. Soucieux de se confronter à la réalité quotidienne des habitants des pays pauvres, il entreprit alors un périple tiers-mondiste: Sénégal, Sibérie, Cuba, Venezuela puis Iran, où il se serait converti à l'islam.

De retour en Espagne, trois ans après avoir claqué la porte, il revient dans le football en signant pour San Sebastian de los Reyes, club de la banlieue madrilène qui évolue en Tercera División, quatrième échelon du football espagnol.

 

Un footeux dégouté du ballon

Quand en 2011 on apprend qu'un joueur vient de décider d'arrêter sa carrière au motif principal que "tout dans le football n'est qu'argent et corruption", presque tout le monde, y compris en Espagne, découvre par la même occasion son nom et son visage. Javi Poves est un encore un jeune joueur de 24 ans. Passé par les équipes jeunes de l'Atletico de Madrid, son parcours senior le mena à divers clubs mineurs comme Las Rozas et Navalcarnero, ou encore dans les réserves de clubs pro comme celles du Rayo Vallecano ou du Sporting Gijon, club où il atterrit en 2008. C'est là qu'il découvrira la Liga, le temps de quelques bouts de matchs à la fin de la saison 2010/2011. Son parcours n'a rien de celui d'un crack du ballon, c'est celui de la majorité des joueurs en fait, ceux qui, par rapport au reste de la population, gagnent relativement bien leur vie malgré tout, mais dans un certain anonymat. Et effectivement, étant plutôt un élément de l'équipe "B", Javi Poves n'a qu'un statut de remplaçant au Sporting. Joueur de l'ombre, il connût paradoxalement sa poussée de notoriété au moment où il décida de rompre son contrat.

Le contexte économique et social en Espagne est alors explosif. La bulle immobilière a éclaté et le taux de chômage atteint des sommets, au-delà de 25%, soit plus du quart de la population active (jusqu'à 55% de chômage chez les moins de 25 ans). S'en suivent des mesures d'austérité à la pelle prise par la gouvernement de gauche de Zapatero, puis par celui de droite de Rajoy à partir de novembre 2011. Les classes populaires sont directement impactées par la baisse organisée du coût du travail. Les salaires sont baissés et l'âge légal de départ à la retraite repoussé de 2 ans, jusqu'à 67 ans. Parallèlement à cela, des coupes budgétaires importantes sont programmées dans le secteur de la santé notamment.

De cette crise le football n'en sort pourtant pas complètement indemne, et certains clubs en sont impactés au point d'être au bord de la faillite. Au cours de l'année 2012, une vingtaine de clubs professionnels espagnols se sont déclarés en cessation de paiement. D'autres, comme le petit club asturien d'Oviedo, alors en troisième division, n'échappent à la faillite que par une souscription populaire et surtout une injection magique de liquidités par un milliardaire étranger. Sans compter bien sûr que les géants de la Liga que sont le Réal Madrid, le Barça et l'Atlético de Madrid ont des dettes abyssales de plus de 500 millions d'euros. Et pourtant, là où la majorité des entreprises aurait fermé et licencié son personnel, le show continue presque comme si de rien était.

Le monde du football apparaît alors à Javi Poves comme dans un décalage insupportable avec ce que sont en train de vivre de plus en plus d'espagnols. Un cas de conscience sans issue autre pour lui que la fuite par rapport à ce monde, où il ne pouvait visiblement plus assumer ce fossé social qui ne cesse de se creuser entre le football professionnel et une population en souffrance et dont une partie fréquente habituellement les tribunes. D'autant plus dans les Asturies, une région pauvre, frappée par les restructurations dans l'industrie locale qui ont conduit à la fermeture des chantiers navals de Gijon en 2009, puis plus tard aux mines de charbon en 2012. Dans ces deux cas, la forte tradition ouvrière locale a trouvé un écho dans les violents affrontements avec la police.

Ce contexte social asturien ne peut pas avoir laissé Javi Poves indifférent. Alors quand à l'intersaison 2011, par une formalité commerciale qui résonne comme une énième indécence, un des sponsors du club lui offre comme à ses coéquipiers une voiture, il décline. Dans le vestiaire on doit le prendre pour un fou. Lui a probablement déjà la tête hors de ce monde. « Plus tu connais le football, plus tu te rends compte que tout n’est qu’argent, que c’est pourri, et tu perds un peu tes illusions » déclara-t-il peu après l'annonce de l'arrêt de sa carrière. Sentence qui résume une passion qui a perdu son goût.

Un footeux politisé

A coup sûr, les médias n'en entendent pas souvent des déclarations de la sorte. Dans un monde où les paroles des joueurs sont relativement calibrées, au point de sembler identiques et interchangeables. Le footballeur, d'ailleurs, le répète souvent: il ne fait pas de politique. A croire qu'il vit un rêve éveillé de plusieurs années, pendant lesquelles ce qui se passe autour n'a pas de prise.

Déjà, encore professionnel il détonnait. Il refusait de se faire verser son salaire sur un compte en banque pour, disait-il, ne pas favoriser la spéculation financière. Une sorte de Cantona en moins poseur. Car le "King" aussi a un problème avec les banques. Souvenez-vous son appel à aller massivement retirer son argent pour, pensait-il, faire s'écrouler le système. Passons sur l'échec de l'initiative de Canto, car beaucoup de ses fans n'avaient probablement pas grand-chose à vider sur des comptes déjà vides, voire à découvert. La comparaison qui a pu être osée, entre les deux, ne put alors pas aller très loin. Dans une de ses déclarations largement reprises Javi Poves préconisait plutôt de "brûler les banques et de couper des têtes". Say Ouh Ah Ouh Ah Javi Poves!

Forcément avec ces déclarations complétement anticonformistes, les médias ont eu, une courte période durant, un os un peu différent à ronger. Alors qu'il met clairement en accusation le capitalisme, les divers observateurs sont un peu décontenancés et tentent de le rapprocher du mouvement des "Indignados" (ou Mouvement du 15-M) alors lancé dans une vague d'occupation des places et d'accusation du système politique corrompu. Javi Poves s'en est très vite et très franchement démarqué:

"C’est un mouvement créé intentionnellement par les médias pour canaliser ce mal-être social et pour que cette étincelle ne devienne pas dangereuse et incontrôlable. C’est un lavage de visage pour le système capitaliste mais pas un changement radical."

Pas vraiment le profil de l'indigné, alors certains essaient de le définir comme "antisistema". Manière dont on appelle en Espagne une partie de la jeunesse subversive et alternativiste qui entend agir en rupture avec le capitalisme. Probablement une définition dont il est plus proche mais qu'il récuse aussi et joue franc jeu: "on me définit comme ça, mais c'est encore me mettre dans une case alors que je ne sais pas ce que je suis". C'est sûrement pour répondre à ce flou existentiel qu'il s'est lancé ces dernières années dans des voyages qui ont l'air d'avoir pris des tours initiatiques, en Afrique, en Amérique du Sud et au Moyen-Orient.

 

Javi Poves a-t-il trouvé qui il était?

Pour conclure un peu rapidement, Javi Poves est sorti des radars médiatiques, et ce comme il y aspirait. Il est parti à divers coins du globe se confronter à la réalité de populations qui ne connaissent l'opulence des sociétés occidentales que de très loin. De retour de voyage il a confié ses impressions à des journalistes espagnols. Il en est revenu "chaviste" après son séjour au Venezuela et converti à l'islam lors de son road-trip iranien.

En 2011, il faisait déjà part de son empathie pour les populations des pays du "sud" pillés par le capitalisme mondial.

"C’est du capitalisme, et le capitalisme c’est la mort. Ce que je sais, c’est que je ne veux pas vivre prostitué comme 99% des gens. Je ne veux pas être dans un système qui se base sur les profits qui se font sur la mort d’autres personnes en Amérique du Sud, en Afrique et en Asie."

Deux ans plus tard, fin 2013, il donne une interview à une émission de radio où il revient sur ce que lui ont apporté ces voyages. Entre autres choses, il y fait de la mauvaise pub au régime cubain qui "n'est pas celui que veulent les habitants". Puis précise que la société vénezuelienne est "ce qui se rapproche le plus de [son] idéal de vie", ce qui a aussi achevé de le convertir au "chavisme".

Ce qui fera sûrement le plus jaser est ce qui ressort de son passage en Iran. Des dents mal intentionnées ont bien dû grincer à l'annonce de sa conversion, mais il ne s'agit pas ici de se faire le porte-voix de ces imbéciles. Là où Javi Poves semble faire preuve de beaucoup de naïveté c'est sur l'éloge qui lui est prêté de l'Etat iranien. Certes contrairement à beaucoup d'ethno-centristes qui critiquent les pays et les cultures sans jamais y foutre les pieds, lui y est allé. Mais sa défense de l'Etat iranien, comme modèle de société, peut laisser songeur. Il semble bien que l'Iran ne soit pas moins capitaliste que ses voisins, preuve en est le traitement réservé aux syndicalistes ouvriers, régulièrement incarcérés. Il en revient aussi avec la conviction que les femmes "sont plus libres en Iran". Qu'elles ne le soient réellement nulle part dans le monde est un fait, et les occidentaux n'ont pas de leçons à donner. Par contre on doute que ce type de propagande sur cette prétendue liberté en Iran serve un jour quelque cause émancipatrice. Et au final, on se demande si Javi Poves n'aurait pas arrêté de chercher qui il était... Pour le savoir, rendez-vous à Sanse, en quatrième division.

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